Blog Libraire-ÉditeurJosé Maria de Heredia : « L’amateur des beaux vélins »jeudi 30 juillet 2009
José Maria de Heredia : « L’amateur des beaux vélins »« Vieux maître relieur, l’or que tu ciselas Au dos du livre et dans l’épaisseur de la tranche, N’a plus, malgré les fers poussés d’une main franche, La rutilante ardeur de ses premiers éclats. »
« Vélin Doré », paru dans Les Trophées (1893) est sans nul doute le plus connu des poèmes bibliophiles. Son auteur, José Maria de Heredia, chef de fil de l’élégance en poésie, maître dans l’art du sonnet, fut un bibliophile ému et cultivé. Dans le Bulletin du Bibliophile, en 1906, Gabriel Hanotaux rapporte que le poète dès « sa jeunesse élégante et savante à la fois, (…) rechercha et recueillit, comme un bibelot, le livre ancien, vieilli sous le maroquin ou le vélin, patiné par le temps, étincelant encore dans l’éclat assoupi des dorures. » D’abord rangé au magasin des accessoires parnassiens, le livre devint bientôt plus qu’un « bel objet » pour le poète. Lorsqu’il s’intéressa aux établissements espagnols en Amérique, il n’hésita pas à acheter des éditions précieuses – le mythique El Conde Lucanor relié en vélin d’époque, par exemple. Heredia développa vite le goût de la lecture en édition ancienne. Poète nourrit au sein des civilisations grecques et latines, il rechercha les « classiques » dans de belles éditions des 16è et 17è siècles, comme en témoigne les deux catalogues de ventes de sa bibliothèque. Heredia, ne partait alors pas en quête d’exemplaires parfaits. Le plein maroquin des rutilants pastiches qu’établissaient les maîtres relieurs pour les amateurs fortunés le dégoûtait presque ! Pour lui une belle reliure était avant tout le reflet d’une civilisation, la fleur d’un âge passé : elle devait incarner la poésie de son époque. C’est bien pour cela qu’il apprécia le vélin doré de cette reliure de Clovis Eve, objet du poème et qui figure bien à son catalogue. Il la conserva avec amour, malgré l’usure visible du temps. Heredia aimait sentir et toucher les livres. « Les livres, disait-il, sont comme des êtres vivants, vêtus de peau, ils frémissent sous la caresse » Gabriel Hanotaux raconte qu’« il les nettoyait, les frottait, les « brillantait » (…) avec le pouce, avec la paume de la main, il les massait longtemps ; sa patience n’avait pas de bornes. (…) Peu à peu, le cuir s’échauffait, la moiteur de la chaude caresse ranimait les couleurs fanées ». C’est tout naturellement que la direction de la bibliothèque de l’Arsenal lui fut confiée en 1901, à la suite notamment de Charles Nodier et du Bibliophile Jacob. Icône de la jeune génération poétique -Henri de Régnier, Pierre Louÿs -, le patriarche cultiva l’art du livre et de l’amitié. Comment faire découvrir au jeune Louÿs les vers méconnus, mélancoliques ou érotiques, de Jean Second ? Heredia n’hésita pas à lui en offrir une édition de 1582. Et il fut entendu : bientôt Louÿs, sous le choc de ces vers émouvants, en publiera une traduction. Pour remercier le maître, quoi de mieux que lui faire présent d’un livre ? Pierre Louÿs sait ainsi qu’Heredia apprécie les poèmes néo-latins de Sannazar – qu’il cite abondamment dans les Trophées. Il lui en offre donc la belle édition d’Amsterdam, in-8, datée de 1728, qui plus est reliée d’un vélin crème aux armes dorées. Nous avons sous les yeux cet exemplaire des Actii Sinceri Sannazarii. Heredia apprécia à coup sûr cette reliure hollandaise, avec ses curieuses armes du prestigieux collège de Dordrecht : Minerve tenant un livre relié à la Du Seuil . L’exemplaire fut à l’époque donné à un adolescent studieux, et fut signé par le recteur et les professeurs du collège. Parfait miroir d’un temps révolu, l’objet incarne les goûts d’Heredia, qui en étudia manifestement aussi le texte : il cite l’édition offerte dans ses travaux sur André Chénier. En souvenir du donateur, il truffera l’exemplaire d’un poème nostalgique de Jean Second, copié de sa main et ajoutera au garde quelques mots : « cet ouvrage m’a été offert par Pierre Louÿs » : émouvant livre où se trouve réunis les deux écrivains et qui « évoque je ne sais par quel charme passé, L’âme de leur parfum et l’ombre de leur rêve ».
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